La psychologie est formelle : les personnes nées entre 1960 et 1970 constituent la dernière génération à avoir connu une enfance véritablement heureuse
Moins d’écrans, moins de surveillance et plus d’autonomie : voilà ce qui distinguait l’enfance des années 60 et 70 de celle d’aujourd’hui.
On les revoit encore, ces après-midi passés dehors, à vélo ou à jouer avec les copains du quartier. Pas de téléphone dans la poche, encore moins de réseaux sociaux à consulter toutes les cinq minutes. Il fallait s’occuper, inventer et surtout apprendre à s’ennuyer. Et si tout était vraiment mieux avant, finalement ? Sans aller jusque-là, les travaux du psychologue américain Peter Gray donnent tout de même quelques arguments à ceux qui regardent cette époque avec nostalgie.
Spécialiste du jeu et de l’apprentissage chez l’enfant, Peter Gray s’intéresse depuis des décennies à une évolution passée presque inaperçue : la disparition progressive du jeu libre. Les personnes nées dans les années 1960 et 1970 ont grandi dans un monde où les enfants n’étaient pas « réglés ». Une fois l’école terminée, les adultes n’organisaient pas nécessairement la suite. Leur progéniture était davantage livrée à elle-même et, selon le spécialiste, ce n’était peut-être pas un mal. C’était même plutôt bénéfique pour l’avenir.
Les enfants des années 60 et 70 plus heureux grâce à leur liberté ?
Jouer sans adulte à proximité ne veut pas dire faire n’importe quoi. Bêtise ou vraie activité, il faut déjà savoir quoi faire, avec qui et jusqu’où aller. Le petit groupe se chahute ? Aux enfants de trouver une solution. Un jeu ne fonctionne plus ? On arrête ou on change les règles. Et quand un pépin survient loin de papa et maman, pas d’autre choix que de se débrouiller seul. Selon Peter Gray, toutes ces expériences participent au développement de l’autonomie, de la confiance en soi et de la capacité à affronter les difficultés.
Dans les années 60 et 70, les enfants se confrontaient aussi très tôt à l’ennui. Pas de smartphone ou de tablette à dégainer pour occuper les temps morts. Seul, avec ses frères et sœurs ou ses copains, il fallait alors chercher de quoi s’occuper. L’imagination tournait à plein régime : une cabane à construire, une histoire à inventer, un ballon dans lequel taper ou simplement ne rien faire pendant un moment. Ces instants avaient leur intérêt : ils obligeaient à créer soi-même sa distraction, plutôt que de la recevoir en continu.
© ShutterstockLes enfants nés entre 1960 et 1970 ont connu une enfance heureuse, mais surtout plus libre.
Les responsabilités et les conflits, une autre façon d’apprendre à grandir
Il y a aussi quelque chose qu’on voit moins ces dernières années. On confie moins de responsabilités, si petites soient-elles, aux enfants. Avant, ils étaient mis à contribution par leur famille : aller acheter le pain, participer aux tâches de la maison, garder un petit frère ou une petite sœur… Des gestes simples qui envoyaient un message puissant : « je suis capable de le faire ». Les psychologues parlent de « locus de contrôle interne », le sentiment que nos choix et nos actions ont un effet sur ce qui nous arrive.
Même les disputes à gérer étaient, d’une certaine manière, une bonne leçon de vie. Quand deux enfants se fâchaient, impossible de bloquer l’autre sur une application et de ne plus jamais lui répondre. Le conflit s’arrêtait au portail de l’école et redémarrait le lendemain si les choses ne s’étaient pas réglées entre-temps. Retourner dans la même cour de récréation, affronter le même caïd et s’expliquer. Trouver une manière de faire la paix, rester en désaccord et ne plus se fréquenter, voire s’écharper joyeusement… Il fallait gérer la frustration lorsque les choses tournaient mal pour soi. Ces confrontations permettaient ainsi d’apprendre à maîtriser ses émotions.

Les enfants d’aujourd’hui grandissent dans un environnement plus encadré, qui laisse moins de place à l’autonomie .
Ce qui a vraiment changé depuis les années 60 et 70
Mais ne mettons pas toute la faute sur le dos de la technologie, ce serait trop simple. TikTok n’est finalement que la déclinaison la plus récente d’un problème qui remonte à bien plus loin. Cette perte d’autonomie des enfants a commencé avant l’arrivée des réseaux sociaux. Au fil des décennies, leur quotidien est en effet devenu plus encadré. La société et les mœurs ont changé aussi. Les parents veulent protéger leurs enfants et garder un certain contrôle, alors ils surveillent et organisent davantage leurs activités. Sortir seul pour explorer les environs est devenu moins courant. Et lorsque le temps manque, télévision, smartphone et tablette deviennent une aide précieuse pour les occuper. En voulant les protéger, les parents leur ont peut-être aussi retiré certaines occasions d’apprendre par eux-mêmes.
Les enfants des années 1960 et 1970 n’étaient évidemment pas tous heureux. Comme aujourd’hui, les difficultés familiales, sociales ou économiques existaient. Mais il faut reconnaître que les anciennes générations disposaient quand même de temps, d’autonomie et du droit de se débrouiller. Alors, ce n’est peut-être pas la dernière génération à avoir connu une enfance heureuse, mais c’est au moins l’une des dernières à avoir connu aussi largement cette liberté d’être enfant.
